Les fossoyeurs de l’histoire
Categorie(s) : Combat des images, par Augustin

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Les transports à Paris. Chaque jour c’est l’enfer.
Chaque jour ont lieu des bousculades, des cris, des bagarres, des malaises.
Chaque jour ont lieu des “accidents graves de voyageurs”, comprenez : des personnes qui se suicident en se jetant sur les rails.
Chaque jour ont lieu des problèmes techniques, de “l’incident de signalisation” à la “dérégulation du trafic” en passant par le “colis suspect”.
La tension augmente, les embrouilles se multiplient.
Des millions de “personnes” s’entassent comme des bêtes dans des wagons plein à ras bord. Pour aller où déjà ?
A Saint Lazare, un vendredi soir, un train bloqué par un énième “incident voyageur” a engendré des scènes d’émeutes : des voyageurs sur les quais, immobilisant le trafic pendant des heures, ont molesté des agents SNCF.
Dans quel monde doit-on vivre ?
Combien de temps allons-nous tenir ?
Combien de temps cela va-t-il durer ?
La question n’est plus de savoir si le Système dans lequel nous vivons est viable, mais de savoir quandva-t-il exploser ?
L’homme devient sauvage, dégénéré.
La courtoisie, la gentillesse, la galanterie sont passés aux oubliettes. Seuls importent la vitesse, l’argent et le progrès.
Ce mythe du progrès.
Mais jusqu’où ? Et pourquoi ?
Comment ne pas se poser ces questions, tant le mur dans lequel nous fonçons se dessine chaque jour de façon plus nette ?
Malgré les freins du système comme le “développement durable”, malgré les drogues et somnifères massivement diffusés par la télévision, les gadgets, les plaisirs faciles…
Malgré tout cela, le gouffre devient de plus en plus béant. Évident.
Comme des troncs d’arbre sur des torrents, nous savons que la chute est inéluctable.
Son fracas est maintenant tout proche, la rivière de plus en plus agitée.
Doit-on attendre une émeute générale, une bousculade géante, des centaines de morts … ou alors qu’un malade fasse un carton général dans Paris ?
Même pas… le Système nous pondrait une loi. Une de plus pour mieux encadrer nos vies de misère.
Le chaos n’est pas loin. Le château de cartes superficiel dans lequel nous vivions, ce monde consumériste va bientôt sombrer.
Plus que jamais, l’heure est venue de préparer la chute. De prévoir la fin d’un système sans autre issue que la déshumanisation totale de notre planète.
Plus que jamais, le militant identitaire doit montrer l’exemple.
Il doit offrir une alternative enracinée, développer une consommation humaine et relocalisée, proposer un retour au Pays, pour un Monde plus juste, équilibré et harmonieux.
Se fabriquer des refuges, des niches, un réseau. Pour lui et sa famille.
Quand viendra la chute que nous avons si longtemps annoncé, quand se présentera la fin d’un Système que nous avions si justement dénoncé, il faudra avoir une alternative.
Cette alternative, répétons-le, il faut y travailler, ici et maintenant. Il faut qu’elle soit crédible.
C’est urgent, c’est une priorité absolue, un défi historique.
Il n’y a plus une minute à perdre pour celui qui hésite à militer ou s’engager.
A l’heure où les transports parisiens incarnent la folie de ce monde, il est maintenant temps de choisir entre le wagon des résistants et celui des damnés du Système.
Cyriaque
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Cent ans de haute solitude
Claude Lévi-Strauss n’est pas né ethnologue ! A l’origine, ses études c’était plutôt droit et philo – dont il passera même l’agrégation. Mais le malaise ne tarde pas à poindre : “J’étais embarqué dans une carrière philosophique qui est, disons, noble mais casanière.”
Déjà, dans l’esprit du jeune Claude, “casanier” veut dire limité, voire confiné. Il ressent le besoin d’aller voir ailleurs, plus loin, plus profond ; bref, de découvrir le monde pour le comprendre. Cette démarche, il l’appellera d’abord “quête d’intelligibilité”, puis “recherche du sens” ; (comme quoi la simplicité, c’est ce qui vient en dernier…)
Reste que ce “questionnement” suffit à distinguer Lévi-Strauss dans une époque (les années 50-60) où, déjà, les penseurs les plus vendus (!) considèrent comme dépassée la question même du sens et rivalisent d’ingéniosité pour penser l’ab-sens.
Sa vocation, C.L.-S. la découvre vraiment en lisant Primitive Society, de l’ethnologue Robert Lowie. Aussi bien quand, en 1935, il accepte un poste de prof de sociologie à Sao Paulo, ce n’est pas sans arrière-pensées… Dès que l’occasion se présente, il “accepte” la mission dont il rêvait et que lui confie le Musée de l’Homme local : aller au fin fond du Mato Grosso à la rencontre des Indiens Caduevos et Bororos.
C’est cette expérience qu’il racontera par la suite dans Tristes Tropiques. Un succès mondial qui, paradoxalement, repose sur un échec personnel : à l’origine, dans l’esprit de l’auteur, cet essai devait être un roman…
En même temps qu’il découvre les sociétés “indigènes”, Lévi-Strauss s’inquiète déjà de leur préservation dans l’être. Au point de se rendre compte qu’il peut lui-même y être un obstacle : “La deuxième fois que je viens voir une tribu coupée du monde, raconte-t-il en substance, je ne la reconnais plus : mon premier passage l’a déjà changée…”
Autant dire que C.L.-S. se penche sur une civilisation comme Nicolas Hulot sur une aile de mouche : avec d’infinies précautions…
Qui sont-ils donc, ces Indiens ? Les Caduveos constituent “une société fortement hiérarchisée entre nobles et gens du commun”. Quant aux fameux Bororos, leurs règles de vie sociale sont encore plus strictes, complexes et… fondées sur le matriarcat. D’où, au passage, une certaine ironie lévi-straussienne à l’égard du discours féministe occidental, et de sa prétendue radicalité novatrice.
De l’ethnologie à l’anthropologie, il n’y a qu’un pas. Il suffit pour le franchir de considérer l’espèce humaine comme une, au-delà des différences “de race et d’histoire”. Tel est précisément le titre (et l’objet) de la communication de Lévi-Strauss à l’Unesco en 1952.
Témoin de la violence faite aux sociétés amérindiennes par l’Occident “sûr de lui et dominateur”, comme disait l’autre, Lévi-Strauss s ‘en indigne. Et de dénoncer l’hypocrisie de cette “égalité universelle” au nom de laquelle les “civilisés” mettront tout en œuvre pour imposer leur supériorité aux “sauvages”…
Pour lui, si tous les hommes sont ontologiquement égaux, il n’en résulte nullement qu’ils devraient être tous pareils… Bref, si l’on veut comprendre l’humanité, il est urgent d’ôter les lunettes déformantes de la “Raison” occidentale.
Dès lors la pensée lévi-straussienne se situera aux antipodes (si j’ose dire) des utopies globalisantes dont nous nous sommes fait une spécialité ; il a pu en mesurer non seulement la tartuferie, mais les effets ravageurs.
Faut-il le préciser ? L’homme a toute mon admiration (ce qui lui fait une belle jambe !), tant pour son parcours personnel et intellectuel que pour les hauteurs où il l’a conduit. A cet égard, l’ultime documentaire du regretté Pierre-André Boutang, consacré à Lévi-Strauss et diffusé par Arte à l’occasion de son centenaire, est passionnant : il nous montre sur soixante ans le parcours d’un aigle, depuis son premier envol jusqu’au retrait dans son nid – “qu’il construit toujours sur les hautes montagnes”, comme dit l’ami Robert.
Ça change des Pokémons qui servent d’”intellectuels organiques” à notre société décervelée ; ça change du prêt-à-penser que nous servent ordinairement ces “gros cerveaux” dopés à l’Audimat, capables de vous livrer un pamphlet-indigné en 30’ chrono. La classe Lévi-Strauss, c’est de se laisser porter par ses ailes de géant sans avoir calculé d’avance où elles vont le poser…
A vrai dire, l’homme n’a aucune des qualités requises pour faire un bon progressiste. Il n’a pas une confiance exagérée dans la nature humaine, celui qui écrit : “Le pessimisme est la meilleure chance de l’optimisme.” Il n’est guère dupe non plus de la modernité triomphante, celui qui confie : “Je ne peux pas dire que je me sente particulièrement à mon aise dans le siècle où le hasard m’a fait naître.”
Tout le « dernier » Lévi-Strauss est dans cette phrase : le style (classique), la litote (élégante) – et le tout au service de ce qu’il appellera lui-même son “regard éloigné”. Voilà un esprit structurellement rétif aux idéologies et à leurs dérapages incontrôlables. C’est même pour lutter contre les bouffées délirantes de l’esprit de système qu’il aura recours dès l’origine aux interprétations pluridisciplinaires, puis à l’analyse structurale.
Aussi serait-on bien inspiré de ne pas parler de “structuralisme”. Cet isme-là renvoie à des dogmes que Lévi-Strauss a toujours fuis. Alors que ces contemporains s’acharnaient à défendre d’indéfendables “doxas”, voire à en créer de nouvelles, lui s’est contenté de suggérer une méthode – et de s’imposer une discipline : l’étude des structures sur lesquelles reposent les sociétés humaines, et donc les idées des hommes.
Pas question pour C. L-S. de rêver à l’ ”Homme Nouveau”. Sa théorie à lui est une pratique : observer, plus modestement mais plus sûrement, les hommes tout court. Décortiquer leurs langages, leurs systèmes familiaux et sociaux, leurs arts et leurs mythes, pour en tirer des normes.
Il est vrai que, dans les années 1930 – plutôt propices en général aux engagements aberrants – le jeune Claude a vécu une très brève expérience socialiste. Mais il s’en explique lui-même fort bien. Interrogé sur son refus de tout engagement politique depuis cinquante ans, il répond, l’air navré et l’œil malicieux : “J’ai voté pour le Front populaire en 36, alors, vous comprendrez…” (À dire vrai, je ne suis toujours pas sûr que l’intervieweur ait compris…)
En revanche, concernant la philosophie du XXe siècle – ou ce qui en tient lieu – l’anthropologue ne se prive pas de donner son avis, plutôt tranché. Ainsi qualifiera-t-il, en son temps, l’existentialisme sartrien de “métaphysique de midinette”.
Plus le temps et les années passent, plus Lévi-Strauss prend ses distances par rapport à l’intelligentsia de l’époque. Mais le vrai tournant, il le prend en 1971 avec Race et culture, une nouvelle communication à l’Unesco – moins bien accueillie que la première, et pour cause : tellement plus précise !
A l’idée d’une civilisation mondiale imposée par l’Occident crétin, C.-L. S. oppose la richesse des cultures, qui tient tout entière dans leurs différences. Si notre aigle défend bec et ongles les traditions, c’est qu’elles sont à ses yeux le seul rempart contre l’uniformisation – qui porte en elle la mort de toutes les cultures : “L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave”, écrivait-il déjà dans Tristes Tropiques.
Ses dernières prises de positions publiques achèveront de déconsidérer le bonhomme. Déjà qu’il a été élu en 1973 à l’Académie française – ce qui est du dernier vulgaire, surtout aux yeux des gens qui ne seront candidats que quinze ans plus tard… Mais il aggrave encore son cas, le bougre : au nom de la “tradition” toujours, il se prononce contre l’admission des femmes à l’Institut. Et au nom du simple bon sens, il se gausse ouvertement du concept de “culture jeune” inventé par Jack Lang, alors au faîte de sa gloire.
Puis ce sera le silence – qu’explique d’ailleurs le seul titre de son dernier livre Regarder, écouter, lire (1993). Lévi-Strauss a tout dit ; l’heure est venue pour lui de se retourner vers la peinture, la littérature, la musique… Surtout la musique : “Rendez-moi capable de conduire Les Maîtres Chanteurs, dit-il, et je veux bien mourir à la dernière mesure.”
Eh bien, Lévi-Strauss n’a pas encore dirigé les Maîtres-Chanteurs, donc Lévi-Strauss n’est pas mort ! Mais il ne s’est pas déplacé non plus pour assister aux cérémonies de son propre centenaire présidées par notre ministre de la Culture, Madame, euh, Albane Christinel…
C’est tout Claude, ça ! Petit canaillou, va…
Basile de Koch
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