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Bistrots de Paris…

Categorie(s) : Chroniques, par Martin

De l’autre coté de la porte…

Les traits tirés, le visage ferme et fatigué, il a décidé aujourd’hui de franchir le pas de la porte. Après être passé tant de fois, il s’y est résigné. On verra bien…
Sa vie n’est pas facile, bien que toutes les études affirment qu’il est quelqu’un de normal. Mais de nos jours, la normalité n’a de sens que celui que l’on veut bien entendre. La normalité. Ppff, ca le fait bien rire, lui.
Un premier amour de jeunesse qui lui a laissé sur les bras un gosse. Et bien sur, pas de femme ; la normalité s’est chargée de libérer le couple. Après tout, c’est bien normal et pas bien méchant, un petit hôtel entre midi et deux, une jeune naïve à qui il promettait monts et merveilles. Et puis, il travaille dur pour son foyer, son ménage, comme il lit chaque semaine dans les journaux gratuits entre La Motte et Nationale.
Oui, pour son ménage, il faisait des heures sup’, payées doubles. Tout ca pour payer des vacances au gosse. Tout ca pour rembourser la nouvelle cuisine qui a tant fait plaisir à sa femme. Alors, après tout, il méritait bien un petit écart… Rien de bien méchant.

Rien de bien méchant jusqu’au jour où sa femme lui a annoncé qu’il fallait « envisager l’avenir différemment ». Elle est partie. Puis, comme il n’y avait pas de contrat de mariage-il y avait réfléchi pourtant, à s’engager- elle est partie avec la voiture et l’assurance vie. Et lui est parti de chez lui. De chez elle.

Installé dans un 20m2 porte de Choisy. Son gosse, il le voit une fois toutes les deux semaines, le plus souvent au fast food du coin. ‘Préfère son odeur vide et huileuse que la tristesse d’un studio témoin d’une vie tiédasse. Car normale.
De temps en temps, il reçoit un coup de fil de son « ex concubine » qui lui demande d’aller récupérer le gamin à la sortie du centre de loisirs. Bon garçon malgré lui, il accepte toujours. Même si ca lui rappelle les douloureux souvenirs de petit garçon qui voyait là un moyen de se débarrasser de lui, d’être tranquille, de « prendre du temps pour soi ». Sur le chemin du retour, il ira acheter son paquet de cigarette au bar-tabac, saluera le serveur et offrira au gosse une sucette, qu’il dévorera au son des klaxons des automobilistes pressés.

Journée terminée. Semaine passée. Plus que 22 trimestres à cotiser.
L’éclat de rire qu’il a entendu en passant devant le troquet l’a interloqué. Une voix riante et chaude s’exclamait. Le bruit tintant des verres raisonnait comme une invitation. Les lampions peinaient à rester allumer continuellement, mais qu’importe, ce soir, il décide de rentrer. Il n’y a pas foule. Un couple discute à une table, au coin. Un homme, le regard hagard, fixe l’écran de télévision qui diffuse un jeu. Jeu par ailleurs inaudible car le volume n’est pas assez fort pour saisir quoi que ce soit. Pas très important.

Au comptoir, trois gaillards, deux coquettes. Beau zinc ancien, entaché de quelques auréoles de verre, bichonné par le gros patron à moustache qui le frotte régulièrement et énergiquement avec un torchon crasseux. Il s’installe en face du patron. Les habitués s’étonnent de sa présence, regardent leurs verres, et reprennent la discussion comme si de rien n’était. Un ballon de rouge. Du bourgogne. Ca lui rappelle la fois où il avait profité d’un week end pour partir en stop avec un copain de fac depuis Ivry en Bourgogne, justement. Quelle folie quand on y repense, partir comme ca, sans argent ni portable à l’époque !

Il jette un coup d’œil au canard du jour. Enfin, juste les pages sports, le reste, ca le déprime, et il connait. Une rengaine quotidienne.
« -Z’annoncent un sale temps ce week end » lui lance le gros patron. Il répond par un sourire timide. « M’enfin vous m’direz, faut bien qu’ca arrive avec l’automne qu’est là ! ». Pas faux.
« -Tu s’ras fermé demain Néness ? ». Rémy. Gringalet, mais des cheveux jusqu’au coup. « Non parce que sinon je passe, et accompagné s’il te plait ! »
« -Tu ramèneras ton chien ? ». Grosse poillade. Moi-même je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire.
« -Bande de cons, tiens ! » répond Rémy, un brin vexé, mais complice.
« -J’ouvre juste entre 9 et 13, faut quand même bien honorer nos soldats de la Grande Guerre !
-Qu’est ce qu’on en a encore à foutre de c’te référence ? Non mais c’est vrai quoi, le 11 novembre, c’est un jour férié, et puis c’est tout ! » clame Colette, d’une voix chevrotante et vulgaire.
« -T’as jamais rien compris aux histoires d’hommes ‘toute facon ! » s’énerve son mari. « Les gars en avaient ! Avec ce froid, sans jamais dormir longtemps, et puis les Boches qui cartonnaient. Nan, y’a pas à dire, ils en avaient. Des courageux ! »
« -Des courageux, des courageux… Les seuls couillus dans l’histoire, ce sont qui ont osé déserter ! Avec c’te hiérarchie, fallait pas craindre la potence hein ! ». Cesare, immigré de Vénétie, ancien activiste au sein des mouvances alternatives italiennes. Un poil ronchon, mais bon fond, le cœur sur la main.
La discussion sur le courage battait son plein. Il restait silencieux et les écoutait s’empoigner avec hargne entre deux ballotins. La simplicité de ces gens-là, qu’on surnomme vulgairement des « piliers de comptoir », mais qui ont assurément bâti leur vie sur du plus ferme que moi. Que nous.

« -Le courage, c’est rentrer tard et bourré chez sa femme qui t’attend avec un balais et de lui dire : tu fais encore le ménage ou tu comptes t’envoler ? ».

Hilarité générale. Il venait de rompre une discussion sans fin. Lui, le mec gris et aigri dans la vie, venait d’offrir un moment de joie à ces gens-là qu’il ne connaissait pas.
Obélix, surnom gagné au fil des kilos en trop, lui offrit un verre. Il se faisait tard, et il n’y avait plus qu’eux au bar. Le patron baissa à moitié le store. Il ne restait plus qu’eux. Encore eux. Seulement eux.
Ils se séparèrent tous chaleureusement, titubant légèrement. “A demain!” lançaient-ils. Oui, à demain les copains. A demain, les camarades. Ses camarades. Un troquet pas clinquant pour trois francs. Une petite rue dans les méandres de Paris. Mais un trésor de camaraderie. Il avait-enfin-franchi la porte.

Pierre-O

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2 commentaires

  1. Sylvain dit :

    Joli petit texte, tranche de vie, combien de fois ça m’est arrivé!
    Ah les bars, les bistrots, heureusement qu’on en a encore quelques-uns!
    A bientôt camarade, la prochaine, c’est pour moi!

  2. Huningue Identitaire dit :

    http://www.youtube.com/watch?v=jqJw-5ZaVBE

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