Chute à l’arrière !
Categorie(s) : Chroniques, par Martin

Enfant, après avoir écouté le résumé à la radio, mon père écrivait à la craie, sur une ardoise aposée à la devanture de son quotidien local, les noms des vainqueurs des Etapes du Tour de France. Les passants, qui n’avaient ni TV ni Iphone (les ringards), s’agglutinaient devant le canard en commentant les résultats. C’était son boulot d’été et aussi son petit moment de gloire, au gamin. A l’époque les équipes de coureurs cyclistes n’appartenaient pas à de grandes marques commerciales comme aujourd’hui : il s’agissait d’équipes nationales, voire régionales. Paris avait son équipe d’ailleurs ! Les mecs, chauvins, se jetaient des clous dans les ascensions.
Tiens, je me rappelle aussi de mon grand-père, qui lui, ce moderne, regardait l’étape du tour à la télé. Puis il s’endormait, bercé par les voix respectivement surexcitée et pateuse de Patrick Chêne et de Robert Chapath, un ancien coureur. C’était l’époque des Laurent Fignon et Greg LeMond, un amerloque qui avait failli perdre la vie au cours d’une partie de chasse, et d’une lutte acharnée pour le maillot jaune, celui du leader du Tour. Et moi, je regardais, je jouais à côté, je glandoullais… j’occupais ainsi mes premiers jours des vacances d’été. Diffusé par cette maudite télé, le bruit de l’hélicoptère qui suivait la course, celui des klaxons des motos, et aussi celui du fameux “pouet-pouet sirène” aussi inimitable que mythique précédant le passage des coureurs qui déchirraient la foule, demeurent à jamais gravés dans ma mémoire. Ils ont bercé mon enfance et restent attachés aux souvenirs familiaux. Et c’est pratiquement avec la larme à l’oeil que je les entends aujourd’hui : je repense à mon enfance, je pense à ma France aussi. J’y replonge avec délectation et nostalgie, entre deux bouffées d’air vicié et deux voyages dans le métro.
Je crois qu’il y avait déjà le mythique Jean-Paul Ollivier, journaliste qui aujourd’hui commente les paysages, les monuments et les spécifités (ah oui ces chères spécificités locales, oui !) des régions traversées. L’innénarable Jean-René GODART est lui aussi présent depuis un bon moment. C’est marrant comme on a l’impression que les journalistes TV les plus “attachants”, un poil désuets, enveloppent la “Grande Boucle” de leur voix chaleureuses. Même Gérard HOLTZ, quand il commente l’Après-Tour, devient sympathique… et même insolent, ce qui chez nous, parisiens, constitue une qualité.
Ah s’il y a bien une émission TV, une seule, que je vous conseillerai, c’est une bonne vieille étape du Tour (c’est dans les étapes de Montagne qu’il se passe le plus de choses). Vous vous emmerderez, c’est certain, mais un jour vous comprendrez . Vous verrez que pendant une étape du Tour, le temps est suspendu. On n’est pas pressé. Les thèmes modernes, la “diversité” ou le bougisme, par exemple, ne sont pas abordés à l’antenne. On parle de “braquet”, de “rouleurs”, de “sprinteurs”, de “maillots à pois”, de “voiture-balai”, de “danseuse”, de “ravitaillement”, de “peloton” et de “grupetto”…
Au bord de la route, je ne vois que des français. Moi qui vis à Paris, j’ai l’impression de faire un voyage dans un pays lointain. Je ne dirais pas “dans le passé” car je suis optimiste et je pense que tout peut basculer, hein, l’Histoire n’est pas figée.
Bon il y a des débilosses qui courent à côté des cyclistes, oui. Des nanards en marcel, oui. Mais pas de fichues racailles de merde. Pas de bling-bling ni de m’as-tu-vu. Pas de “modernes” en fait. Il y a aussi ces “camping-caristes de droite” (par opposition à leurs homologues routards pseudo-intello anti-populo de gôoôôôche) qui suivent le tour étape par étape, en profitant pour découvrir les Patries de France : “Pourquoi partir à l’étranger quand on a le plus beau pays du monde ?”. Antoine Blondin, de la génération littéraire des Hussards, suivait lui aussi le Tour de France… entre deux verres il rédigeait des chroniques bourrées… de canulars et de jeux de mots. Je pense qu’il ne se retournerait pas de trop dans sa tombe du Père-Lachaise s’il regardait une étape aujourd’hui.
Oui il y a eu le dopage, oui il y a eu des scandales.
Oui la “Caravane du Tour” (distribution de cadeaux avant le passage des coureurs) n’est plus ce qu’elle était.
Oui aujourd’hui les équipes appartiennent à des marques commerciales … on en vient même à parler de transfert à plusieurs millions d’euros pour des coureurs comme Contador.
Oui Gérard Holtz n’a “jamais vu autant de fils de pute” au bord de la Route !
Mais il nous reste la magie du Tour, le tour de la France. Et aussi les cyclistes français, des gars de nos régions, qui ont gagné beaucoup d’étapes cette année. Il reste ce public, toujours fidèle, toujours nombreux. Il reste l’ambiance, les paysages. Les banderoles, les drapeaux européens, ceux de nos régions et nations. La montagne dans laquelle Fabio Casartelli trouvait encore la mort voilà quelques années… dans laquelle déraillait plus modestement Andy SCHLEK (deuxième de l’édition 2010). Des descentes à 100 à l’heure sur des vélos, avec ou sans EPO, cela reste costaud. Le Tourmalet, le Mont Ventoux, la Madeleine… des endroits que je ne connaîtrais même pas sans le Tour. Un peu comme le regretté football français m’a appris où se situait Guingamp et Sochaux.
Alors vive le Tour et son ambiance française.
Qu’il continue encore longtemps de planer romantiquement sur le monde moderne, excluant de facto tous ceux avec qui je n’ai rien à partager.
Cyriaque













































Le 27 juillet 2010 à 13 h 38 min
Très bon article. Fait chaud au cœur.
Le 27 juillet 2010 à 14 h 04 min
Encore un bel article de Cyriaque.
Vive le tour !