Projet Apache

Continuer à jouer aux chevaliers

Categorie(s) : Chroniques, par WillyGan

Dans la guinguette de Joinville, une jeune femme pourtant “accompagnée” tombe amoureuse d’un ancien voyou, de passage. Avec lui, elle part dans un tourbillon sensuel sur la piste de danse. Là-bas, à l’autre bout du rade, son fier compagnon ne danse pas : il assiste jaloux à la scène, choqué, blessé, humilié par ce bellâtre devant ses amis. D’autres hiboux, des apaches. Quelques jours plus tard, le compagnon cocufié et le bel amant venu de nulle part se recroisent dans un autre bar et… ce qui devait arriver arrive. L’affrontement, le règlement de compte. Pour la belle femme blonde, oui. Mais aussi, et surtout, pour l’honneur d’un homme ridiculisé devant ses pairs par un inconnu. Le duel aura lieu dans la cour arrière, arbitré par le chef de la Bande du cocu. Le différend se règlera au couteau, à l’ancienne. Un seul couteau, lancé au milieu des deux hommes face à face. Le cocu, aussi rapide que revanchard, s’empare du couteau. Mais l’amant prend le dessus et finit par tuer le cocu. Devant ses potes. Ces derniers ne sont pas intervenus pendant le duel, ils laissent finalement libre l’étranger vainqueur. Lui a gagné la fille, l’autre a perdu la vie. Et gardé son honneur.

Cette scène, vous la connaissez. Il s’agit d’un extrait du chef d’œuvre de Jacques Becker. “Casque d’Or”, une belle jeune femme prostituée pleine d’envie d’amour, qui traîne à Paris, au tout début du siècle qui nous a vus naître. Le Paris des apaches, celui des guinguettes, des voyous, du peuple à la casquette et des bourgeois aux grands chapeaux.

Cette scène, vous l’aimez. Car elle réveille ce que l’homme européen garde au plus profond de lui. Elle renvoie au sang qui coule dans ses veines, depuis des siècles voire des millénaires. Elle renvoie à notre histoire, à notre culture… en un mot, à la Tradition. Une histoire d’homme à l’honneur bafoué. Pour une femme, oui. Une histoire de règlement de compte, une bagarre “un contre un”, un arbitre respecté, des règles, un duel, un code d’honneur. Il s’agit d’apaches, certes, ces surineurs des quartiers mal famés. Il s’agit d’un film, d’accord, avec des images magnifiées. Mais il s’agit avant tout d’un mythe fondateur : celui de l’éternel esprit européen de chevalerie. Achille qui vient défier Hector devant les portes de Troie. La Tradition ne meurt jamais.

Ce sont là des histoires d’hommes, et aussi de femmes – souvent l’objet des querelles des premiers. Nul ne pourra contester que cela a toujours existé. Aujourd’hui encore, on rêve (en cachette) de ce “un contre un” que l’on fera face à un rival. On rêve de ce combat “à mort”, comprenez jusqu’à la mise hors d’état de nuire de l’adversaire. Bien sûr, dans sa gigantesque offensive culpabilisatrice contre le “mâle blanc”, le Système en place dévirilisé et féminisé à outrance, fait tout pour éteindre cette flamme en nous. La “violence” est ringarde et beauf. Elle n’est “pas la solution” et il faut la condamner sous “toutes ses formes”.

Le rouleau compresseur consumériste, qui comme tout totalitarisme tente d’imposer un ordre nouveau, ne parvient cependant pas complètement à gommer les instincts des hommes européens. Ces derniers recherchent ainsi dès le plus jeune âge ce morceau d’eux-mêmes que la société d’aujourd’hui tente de censurer, de marteler à grands coups de lois, de privations, de condamnations, d’interdits, de terrorisme intellectuel. Tous les pères de famille vous le diront : les garçons jouent aux chevaliers comme jamais ils n’ont joué aux chevaliers. Nos enfants, ces jeunes hommes, en bons européens qu’ils sont, ont besoin de héros et de modèles. Ils ont besoin de “faire la guerre”, de se battre. “Et si on jouait à la bagarre ?” demandent-ils à leurs papas, tout déboussolés de devoir mettre un instant de côté leur rôle convenu de “maman bis” (câlins, couche-culotte, voix douce et bisous) au profit d’une paternité virile peu dans l’air du temps. Et nos bambins de suivre la Tradition, la chevalerie. Plus tard, à l’adolescence, la quête prend un virage plus radical et se confond avec des accès plus violents, en même temps que se construit chez eux la conscience d’une vie banale qui se profile.

Cela inquiète le Système, on l’a vu, et justifie ainsi pleinement la mise en place des “artifices de la violence” : jeux vidéos, films, vidéos sur Internet, voire la pornographie qui constitue une sorte de revanche virtuelle des mâles sur la femme toute puissante dans nos sociétés occidentales. D’autant que les artifices en question constituent des biens de consommation très rentables, avec l’objectif in fine de ne pas perturber le cycle de construction de “l’homo œconomicus”, en absorbant dans le virtuel les pulsions du réel. Plutôt taper sur un monstre dans un jeu vidéo – a fortiori si cela fait consommer – que sur son camarade de classe. Et cela ne va pas sans dérapage, parfois le virtuel rejoint le réel, la frontière n’est plus claire dans les cerveaux abrutis par le tabassage cathodique. C’est donc parallèlement dans cette société qui condamne la violence (réelle) à toute berzingue, tout en promouvant sournoisement une violence (virtuelle) pseudo-palliative, que des adolescents commettent des actes de barbarie de plus en plus répugnants.

Les adultes, eux aussi, tentent parfois d’assouvir leur besoin vital de “combat chevaleresque”, au sens large du terme. D’autant que les institutions étatiques qui pouvaient se charger de cristalliser une nécessaire virilité communautaire, telle que l’Armée et son Service Militaire, ont là encore été détruites une à une par les tenants du pouvoir. Dans l’excellent livre de Chuck Palaniuk, “Fight Club”, un employé de bureau anonyme se déconnecte assez brutalement de son univers quotidien, son boulot et son appartement “au mobilier suédois”, pour assister à de mystérieux “Fight Club” dans les sous-sols des bars de la ville, voyant s’affronter en public des hommes en face à face, et à mains nues (tiens, tiens…). Là encore le mythe, revu de manière décalée, de la (re)construction chevaleresque face à l’atomisation généralisée.

On pourra également citer un exemple, certes marginal mais toujours à la mode en période électorale grâce à son étiquette très prisée de “violence injustifiable car commise par des personnes sans excuses socialo-ethniques qui va permettre de redorer mon blason de politicien et de faire oublier mes échecs” : le hooliganisme. Vocable employé aujourd’hui à tort et à travers pour qualifier tous les incidents touchant de près ou de loin à un stade de football, le hooliganisme désigne a contrario un phénomène précis, à savoir l’affrontement “réglo”, loyal et codifié de combattants initiés, représentant chacun une ville, un club, un quartier. Bien sûr ces affrontements ne sont pas sans danger, et l’on ne peut éviter de penser au drame ayant récemment émaillé le dernier PSG-OM, et les bagarres entre supporters de Boulogne et d’Auteuil (un supporter grièvement blessé est toujours entre la vie et la mort). Le conflit entre les deux tribunes marque d’ailleurs une rupture importante dans la “pratique hooligan”, puisque semblent s’affronter des hooligans “à l’ancienne” du côté de Boulogne contre une “nouvelle génération” côté Auteuil, dont des membres seraient visiblement coupables (enquête en cours) du lynchage sauvage du supporter. Une nouvelle génération principalement composée de “jeunes des cités”, avec ses codes et sa culture. Ou plutôt ses “non-codes” et sa “non-culture”. Ainsi, même un fait de société marginal, qui était le propre d’hommes européens, apparaît comme en voie de “racaillisation”, phénomène comportemental généralisé en Ile-de-France. Dans un article paru dans le Parisien, le témoignage d’un membre de la Tribune Boulogne parle de lui-même : “Lyncher un mec à vingt, les membres de Boulogne n’auraient jamais fait cela.”

En effet, le chevaleresque européen est actuellement doublement mis à mal. La sempiternelle politique de “condamnation de la violence” (comprenez la destruction programmée de l’homme européen dévirilisé) s’est chronologiquement couplée à une immigration massive, et donc à l’éclosion des bandes multiethniques des Cités. Bandes dont l’ultra-violence quotidienne contraste avec le pacifisme béat, teinté d’ethnomasochisme et de culpabilisation, imposé aux indigènes. La dévirilisation des uns s’accompagne d’une caricaturale “survirilisation barbare” des autres, comme si la dégénérescence moderne avait réveillé le tribalisme sauvage des bandes pseudo-rebelles. Et les codes de nos bonnes vieilles bagarres gauloises matinées de chevalerie (cours de récré, rixe dans les bars, querelles d’amants dans les fêtes du village…) de littéralement exploser, balayés par le tsunami des hordes sauvages. On se bat pour tuer et non plus pour mettre à terre, on cherche à détruire et non plus à gagner dans la gloire. On cherche à terroriser par un déchaînement de violence, plutôt qu’à impressionner par son courage mental et physique. On ne se bat plus pour l’honneur. Les “un contre un” se muent en “un contre quinze”.

Reprenons notre exemple. Actualisons “Casque d’Or” et rebaptisons-le “Casquette de Traviole”. Revoyons le “un contre un” à la sauce apache comme solution du différend amoureux entre les deux hommes. Remplaçons-le par un lynchage ultra-violent. Et c’est quand on constate ce glissement des valeurs, même dans les milieux peu recommandables – basculement des codes qu’on pourrait généraliser à d’autres sujets – que vient l’envie de pleurer. Et surtout de résister. Car nos enfants, les nôtres, continuent à jouer aux chevaliers.

Cyriaque

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3 commentaires

  1. Tristan dit :

    Magnifique article! Merci.

  2. Laurent dit :

    Très intéressant !

  3. Champion dit :

    L’analyse qui met sur le même plan “dévirilisation” et “promotion (même masquée) des jeux vidéos violents” est très contestable; mais l’ensemble de l’article est fort intéressant et donne matière à réfléchir.

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