Dispersion
Categorie(s) : Chroniques, Jalons théoriques, par Augustin
Par Zentropa
Lorsque le flic le balança sur le trottoir, il ressentit à nouveau toutes les douleurs qui martyrisaient son corps. Dans l’enceinte du poste de police, l’atmosphère saturée de chaleur animale, de cris divers et d’odeurs nauséeuses l’avait comme anesthésié. La fraîcheur du début de nuit mêlée à celle du trottoir réveillait maintenant chacune de ses terminaisons nerveuses.
Son arcade sourcilière, hâtivement recousue par un médecin auxiliaire qui semblait prendre plaisir à bâcler son ouvrage, le brûlait intensément. La boursouflure de chaire sanguinolente qui surplombait son œil à demi fermé lui donnait l’air d’un boxeur de seconde zone au retour d’un énième combat perdu.
La journée avait pourtant bien commencé. La manifestation anti-Otan était massive, décidée, combative. Il ne s’agissait pas de l’une de ces habituelles promenades symboliques mais d’une véritable marche contestataire, prête à en découdre avec les bradeurs de l’indépendance européenne et les valets d’un monde unipolaire cornaqué par un oncle Sam qui, bien que devenu métis, restait l’ennemi numéro un du droit des peuples.
Tout avait dégénéré en un instant, quand, au cœur du cortége, des autonomes allemands les avaient reconnu et s’étaient immédiatement rués sur eux en hurlant : « Des fafs ! C’est des fafs ! Des fafs ont infiltré la manif ! ».
En quelques minutes la marche anti-impérialiste s’était muée en pugilat d’une extrême violence entre rouges et noirs.
Après quelques minutes d’incompréhension, les unités anti-émeutes avaient chargé et, à grands coups de tonfas et de tirs de flashball, étaient parvenus à boucler à peu près tout le monde.
Une fois encore, la sempiternelle guégerre des extrêmes n’avait qu’un seul et unique bénéficiaire : le système.
C’est ce qu’Andréas essaya d’expliquer au militant CNT assis à ses cotés dans le fourgon cellulaire. Ce dernier lui répondit par un crachat au visage qui entraîna une tentative d’étranglement du punk à piercings, tentative rapidement interrompue par un coup de matraque à chacun des protagonistes.
Constatant que la haine qui déformait le visage du punk lui était adressée et qu’elle dépassait de très loin celle vouée au flic ou aux pontes de l’Otan bien planqués dans leurs bureaux à dorures, Andréas comprit qu’on avait quitté tous les rivages de la rationalité pour rejoindre ceux de la pensée magique, de la mythologie et de la démonologie.
Dans le regard de son co-étenu, tout était clair : Il était Pétain, Marie-Antoinette, la milice, Aussarès, Guernica, le Vel d’Hiv, Thiers, Pinochet et Reagan face à une glorieuse crête rouge rigidifiée à la colle à bois qui, elle, était le Maquis, Jean Moulin, Potemkine, la prise de la Bastille, la Commune et Jean Valjean…
Bref il était Satan et on ne transige pas avec Satan, même pour être enfin efficace, même pour peut-être gagner.
Etrange mode de pensée pour des athées militants…
Entre deux cahots de la route qui le conduisait au poste, Andréas prit pleinement conscience de toute la soumission de ces prétendus révolutionnaires aux dogmes et tabous soigneusement établis par la société bourgeoise qu’ils prétendaient vouloir abattre.
Malgré leurs provocations, leurs violences sporadiques et leurs postures, leur esprit, lui, restait formaté par la même grille de lecture que celle d’un rédacteur de Libé chroniqueur hebdomadaire chez Fogiel ou d’un étudiant de sciences-po lecteur de Charlie Hebdo. Idéologiquement, ils resteraient toujours plus proches des Guignols de l’info que de Proudhon ou Blanqui.
Une pluie fine mais poisseuse de pollution se mit à tomber, soulevant du bitume de fines nappes de brouillard crasseux.
L’ambiance était maintenant idéale pour conclure une nouvelle journée de déroute.
Source : www.zentropa.info













































Le 3 avril 2009 à 16 h 15 min
trés bon texte, est-il basé sur des faits réels ?
Cordialement, NATROPE
Le 4 avril 2009 à 17 h 57 min
heureusement que j’ai lu jusqu’au bout !
la conclusion “nouvelle journée de déroute” ponctue parfaitement ce pathétique récit
les autonomes allemands appartiennent au XXème siècle et leur seul mérite est d’y avoir survécu ; les fafs, eux, sont morts à Marignane il y a dix ans et ce n’est pas plus mal
Laura
Le 5 avril 2009 à 20 h 20 min
explique toi laurette
Le 8 avril 2009 à 9 h 39 min
au départ, j’ai cru qu’il s’agissait d’un délire nostalgique : ah c’était chouette quand on faisait mumuse rue Gay-Lussac ; ou, ah quand les gauches comprendront qu’on est du même coté de la barricade ; etc.
Mais peut-être est-ce ma pique antifa que je dois expliquer ?
En 1999, tous les fafs se sont retrouvés derrière Mégret à Marignane en pensant qu’aujourd’hui, enfin, leur appartenait… et on a vu le résultat !
Pour faire bonne mesure, les mêmes fafs, d’ailleurs (ou quasiment) se sont précipités rue de Rivoli en 2002 pour défiler avec Le Pen ; et là encore, on a vu le résultat…